Le JDD – Frédéric Mion : “Edouard Philippe fait partie des rares personnes avec qui je parle réellement de livres”

25/07/2019 | 12:00 Sciences Po médias  
PREMIUMINTERVIEW - Cet été, le JDD publie une série d'entretiens avec des personnalités qui racontent leur rapport à la lecture. Le directeur de Sciences-Po, Frédéric Mion, nous parle notamment de sa passion pour Stendhal. Dans son bureau rue Saint-Guillaume, à Paris, il évoque la place essentielle de la littérature dans sa vie. Frédéric Mion, normalien, sorti major de l'ENA, a succédé à Richard Descoings, en 2013, à la tête de l'Institut d'études politiques de Paris. Il rend hommage à l'historienne Mona Ozouf et évoque sa passion pour Stendhal. "J'ai une grande révérence pour ceux qui écrivent. Les auteurs de talent sont, pour moi, un facteur d'inhibition. Je ne considère pas la littérature comme une distraction", explique-t-il notamment.

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Avez-vous la vie dont vous rêviez enfant?

Je dois tenter de me remémorer ce que je me figurais de la vie lorsque j'étais enfant. Mon seul souvenir conscient, entretenu par les anecdotes familiales, est que je souhaitais être pape. J'avais entre 4 et 5 ans et une ambition hors du commun. Je me suis donc éloigné de la fonction à laquelle je me destinais à l'époque. Je n'avais pas, en vérité, de vocation affirmée. J'étais un bon élève, un bon fils, un enfant sage. Je me projetais dans les rêves des adultes plus que dans mes propres rêves. J'ai poursuivi des études généralistes et j'ai exercé différents métiers. Mon parcours ressemble au garçon que j'étais : j'aimais mille et une choses et aucune plus qu'une autre.

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Les livres représentaient, pour l'enfant que j'étais, des objets de convoitise

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Avez-vous grandi dans une famille où les livres comptaient?

Mes parents sont de grands lecteurs et des passionnés de musique. Mon père était professeur de médecine à Montpellier. Il a une culture littéraire et humaniste. Nous sommes cinq enfants. Depuis toujours, les livres sont des objets d'occupation, de fascination, de préoccupation dans toute ma famille. Les livres représentaient, pour l'enfant que j'étais, des objets de convoitise. J'étais moi-même un littéraire. Je me suis mis à lire tôt et de manière enthousiaste.

Vous êtes normalien. Vos études auraient-elles pu vous détourner de la lecture?

Ma chance a été de préparer Normale sup dans une classe préparatoire nommée aujourd'hui B/L. La littérature et la philosophie étaient simplement une partie de ce que l'on étudiait alors. Dans cet univers de disciplines arides, la littérature demeurait une source de bonheur. Je n'ai donc pas éprouvé de répugnance vis-à-vis d'une activité obligatoire par rapport à une activité choisie. J'ai aussi découvert, durant ces années-là, le plaisir de lire en anglais.

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Mes auteurs de chevet, dans cet Olympe de la fiction française, sont Stendhal et Proust

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Quels sont les auteurs français auxquels vous revenez sans cesse?

J'ai une culture classique. J'aime le grand roman français du XIXe et du XXe siècle. Mes auteurs de chevet, dans cet Olympe de la fiction française, sont Stendhal et Proust. Je les relis régulièrement. Je suis fasciné, chez Stendhal, par la fougue, la légèreté, le courant de vie. La Chartreuse de Parme, après de nombreuses lectures, continue à me faire battre le cœur. Au-delà des personnages, la liberté de style me subjugue. L'incipit de La Chartreuse de Parme transporte : "Le 15 mai 1796, le général Bonaparte fit son entrée dans Milan à la tête de cette jeune armée qui venait de passer le pont de Lodi, et d'apprendre au monde qu'après tant de siècles César et Alexandre avaient un successeur."

J'ai lu Le Rouge et le Noir à 14 ans, mais je me souviens précisément de ma découverte de La Chartreuse de Parme. Nous sommes à la fin du mois d'août et je vais avoir 15 ans. Je me revois tard le soir, sur la terrasse de la maison familiale de Palavas-les-Flots, tournant les pages de La Chartreuse de Parme. Je me souviens de la lampe, des moustiques, de la ferveur. Il est difficile de ne pas s'identifier à Fabrice del Dongo, lorsque l'on est adolescent, mais j'étais aussi ébloui par le dialogue des générations entre les différents personnages.

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Proust a un don d'observateur et de satiriste

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Qu'aimez-vous dans À la recherche du temps perdu ?

Je suis sensible au talent d'entomologiste et d'anatomiste de l'âme humaine de Proust. Il va jusque dans les tréfonds de la conscience et de la subconscience. Il cherche et réussit à exprimer ce que nous sentons et ressentons sans avoir été jusque-là capables de mettre des mots dessus. Il a un don d'observateur et de satiriste. Proust va au-delà des masques. L'humour est moins systématiquement présent dans la grande littérature française que dans la grande fiction britannique. Il saute aux yeux chez Jane Austen, Dickens, Trollope, Thackeray. Ils manient tous l'ironie, le second degré, la légèreté. Il y a chez Dickens des pages larmoyantes, mais aussi des moments de drôlerie. L'humour est présent chez Proust et Stendhal. J'aime, chez eux, ce mélange de profondeur et de légèreté.

Quand on est cultivé et que le temps est compté, le risque n'est-il pas de ne lire que des classiques?

La tentation est effectivement grande de ne pas trouver le temps de réellement se plonger dans la littérature de son temps pour découvrir les auteurs avec qui l'on se sentira en intelligence, en sympathie, en intimité. J'ai lu systématiquement tous les romans de Philip Roth et je suis tout ce qu'écrit Jonathan Franzen. Je place très haut les recueils de nouvelles d'Alice Munro. Il est heureux qu'elle ait été distinguée par le prix Nobel de littérature. Côté français, depuis Les Champs d'honneur, en 1990, je lis Jean Rouaud avec fidélité et bonheur.

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C'est dans les romans que j'ai appris à me connaître et à connaître mes semblables

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Se trompe-t-on en imaginant que vous lisez plus d'essais que de romans?

Peut-être est-ce une faute professionnelle de ma part, mais je lis essentiellement des romans. La lecture est restée, pour moi, un plaisir. Je m'adonne à des lectures de nécessité pour mon travail, je peux éprouver du plaisir face à un essai qui va développer un raisonnement qui me nourrit, mais mon temps de lecture est essentiellement dédié à la fiction. On fait une erreur en pensant que la lecture de romans éloigne de la vie. Proust l'a dit mieux que personne : la vraie vie, la seule vie, la vie enfin vécue et éclaircie, elle est dans la littérature.

C'est dans les romans que j'ai appris à me connaître et à connaître mes semblables. Je trouve précisément dans la fiction une source inépuisable d'éclaircissement du monde et d'éclairage sur moi-même. La lecture de romans est la lecture la plus féconde. Je regrette que le roman ne fasse plus partie des éléments constitutifs de la personnalité des jeunes générations. Le fil de la transmission s'est rompu. La littérature est pourtant une source à laquelle on se nourrit pour se construire.

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J'aurais aimé rencontrer Simon Leys, un exemple d'honnêteté intellectuelle et une source de joie intellectuelle

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Avez-vous voulu rencontrer un auteur en particulier?

Une rencontre s'est faite et une rencontre ne s'est pas faite. J'ai voulu rencontrer Louis Begley, par admiration pour son œuvre. Louis Begley est un juif, né dans l'est de la Pologne. Il s'est caché, avec sa mère, durant la guerre. Il a émigré aux États-Unis, avec ses parents, en 1946, où il est devenu un brillant avocat. Il s'est marié à l'écrivaine française Anka Muhlstein. Il est notamment l'auteur d' Une éducation polonaise et de L'Homme en retard. La rencontre a donné lieu a une déception proustienne.

J'ai découvert que nous avions une connaissance en commun. Je suis parti le rencontrer, dans mes petits souliers, un soir, au Crillon. Je suis allé le voir, plein de reconnaissance, avec l'envie de lui raconter tout ce que j'avais vécu à travers ses livres. Il a été gentil, bien élevé, mais il n'avait aucune envie d'écouter un énième admirateur lui dire tout ce qu'il lui devait. J'aurais aimé rencontrer Simon Leys. Il est un exemple d'honnêteté intellectuelle et une source de joie intellectuelle. Il ouvre des perspectives comme des avenues lumineuses sur le monde. Il a disparu avant que j'aie pu faire sa connaissance. François Sureau lui a rendu hommage, avec intelligence, lorsqu'il est mort, en 2014.

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J'ai besoin de mémoriser les vers pour les apprécier pleinement

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Êtes-vous un lecteur de poésie?

Je suis un appreneur de poésie. J'ai du mal à goûter la plénitude de l'art poétique, au fil d'une simple lecture. J'ai besoin de mémoriser les vers pour les apprécier pleinement. Nous avons tous en tête des récits de captivité. Je retiens des vers de poésie en me disant que cela me sera utile, lorsque je serai détenu avec comme seul recours ce que j'aurai appris par cœur. Je ne suis ni rimbaldien ni baudelairien. J'ai une passion pour la poésie de Nerval et je suis un dévot d'Apollinaire. Je suis également un lecteur d'Auden, Yeats, Whitman.

Votre goût de la lecture a-t-il à voir avec la solitude?

La lecture suppose la faculté de se vivre dans une solitude, même dans un milieu habité. La concentration requise dicte l'obligation de l'isolement. La lecture a, aussi, à voir avec le temps qui passe. On peut lire des œuvres à plusieurs moments de sa vie, on y apprendra des choses différentes et complémentaires selon l'âge.

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Je crains de penser la littérature comme un absolu trop grand pour m'y risquer moi-même

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Pourriez-vous, vous-même, écrire?

Il existe une partie heureuse de moi qui se dit qu'il y a, dans l'avenir, des années de bonheur durant lesquelles je prendrai la plume. Mais j'ai une grande révérence pour ceux qui écrivent. Les auteurs de talent sont, pour moi, un facteur d'inhibition. Je ne considère pas la littérature comme une distraction. Je crains de penser la littérature comme un absolu trop grand pour m'y risquer moi-même. De plus, l'écriture doit procéder d'une forme de nécessité. Je n'ai pas encore en moi une histoire qui demande a être dite et j'ai conscience du nombre d'histoires racontées par d'autres qui demandent à être lues.

Quel livre marquant avez-vous lu cette année?

J'ai relu Le Grand Incendie, de Shirley Hazzard, paru en France en 2003. L'auteure est née en Australie. Le récit s'ouvre en 1947 puis se déploie. Le Grand Incendie m'a impressionné par la beauté de la langue, l'art de l'ellipse, la puissance des sentiments. Il y a tout ce qui n'est pas raconté, mais qui se lit en creux. J'ai découvert, à la suite du Grand Incendie, toute la production de Shirley Hazzard, y compris ses essais. Elle devrait être davantage reconnue dans la littérature mondiale.

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Édouard écrit des romans et lit beaucoup, mais il ne se décrirait pas comme un homme de lettres

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Vous êtes un ami proche du Premier ministre, Édouard Philippe. Parlez-vous ensemble de littérature?

Édouard fait partie des rares personnes avec qui je parle réellement de livres. Nous partons généralement ensemble, en famille, une semaine, durant l'été. Nous échangeons, à ce moment-là, sur nos lectures. Nous avons des goûts parfois différents. Il ne partage pas ma passion pour Proust, mais je partage son admiration pour Dumas. Il a une vraie modestie vis-à-vis de la littérature, alors qu'il est l'un des plus gros lecteurs que je connaisse. Édouard écrit des romans et lit beaucoup, mais il ne se décrirait pas comme un homme de lettres.

La littérature aide-t-elle à surmonter les épreuves?

Je n'ai pas eu à traverser de grandes épreuves. Dans les moments où j'ai pu ressentir du chagrin, la littérature a parfois été absente. Il peut être difficile, quand on éprouve de la tristesse, de mobiliser suffisamment de ressources intérieures pour se tourner vers un livre, s'y oublier, connaître la consolation. La lecture demande une capacité à s'abstraire de soi-même et de son quotidien, interdite à des gens plongés dans un malheur, même temporaire. Mais, a posteriori, on peut relire les événements que l'on a vécus à la lumière de nos lectures et leur donner du sens. Je ne sais donc pas si la littérature peut aider à traverser les épreuves mais, grâce aux livres, on peut leur donner une épaisseur et une densité précieuses lorsqu'on se retourne sur son parcours.

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Mon goût pour la lecture trahit sans doute mon envie de ne pas être cantonné à une seule existence

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Avez-vous de l'admiration pour un intellectuel français en particulier?

J'ai une immense admiration pour l'historienne Mona Ozouf. Elle ne se sent pas obligée de prendre la parole sur tous les sujets, mais elle est une grande intellectuelle. Elle est d'une sagacité et d'une probité exceptionnelles. Elle parle aussi admirablement qu'elle écrit. Elle est lumineuse. Sa langue est d'une pureté et d'une beauté rares. Il faut lire Varennes - La mort de la royauté ou Composition française, sur son enfance bretonne.

Quel portrait dessinent de vous vos lectures?

Mes lectures disent quelque chose de moi, mais je ne saurais pas vous dire quoi. Mon goût pour la lecture trahit sans doute mon envie de ne pas être cantonné à une seule existence, de ne pas avoir seulement accès à une petite parcelle de l'existence. Je vous disais que lorsque j'étais enfant je ne me projetais dans aucune vie particulière, faute de savoir choisir parmi la multiplicité des vies offertes. Dans mon amour de la fiction, il y a non seulement la volonté de comprendre le monde, mes semblables et moi, mais également la volonté de vivre ce monde de mille manières qui ne me seront jamais accessibles dans la réalité concrète de l'existence. Je veux vivre mille vies autres que la mienne, outre la mienne, grâce à la littérature. Le jour où la soif de vivre toutes ces aventures s'éteindra, ma vie sera alors arrivée à son terme.

Quelle est votre définition du bonheur?

Mon bonheur consiste à ne jamais être trop longtemps séparé de celles et ceux que j'aime.

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