Frédéric Mion : « L’ENA a été une réponse très pertinente à une situation historique donnée »

03/05/2019 | 12:00 Sciences Po médias  
Enarque et directeur de l’Institut d’Etudes politiques de Paris, Frédéric Mion dit oui à la réforme et défend le modèle de mixité sociale mis en place par Sciences-Po depuis dix-huit ans.
 
Emmanuel Macron a confirmé, lors de sa conférence de presse du 25 avril, son intention de « supprimer, entre autres, l’ENA ». L’Ecole nationale d’administration à longtemps représenté pour beaucoup une certaine main-mise des élites sur le fonctionnement de l’Etat. Nous avons demandé à Frédéric Mion, ancien élève de l’ENS, major de l’ENA (promotion Schœlcher) conseiller d’Etat et sucesseur de Richard Descoings à la tête de Sciences-Po, quelle était sa position.
 
Lors de sa conférence de presse du 25 avril, Emmanuel Macron a annoncé qu’il voulait supprimer l’ENA. Etes-vous favorable à cette réforme ?
 
Au-delà de la dimension symbolique de cette proposition, c’est toute une filière qu’il faut rebâtir pour promouvoir une nouvelle génération de serviteurs de l’Etat qui ressemble à la société française du XXIe siècle. J’observe que le président de la République a surtout défini trois axes fondamentaux de réforme, auxquels je souscris. Il s’agit de repenser le recrutement, la formation et la carrière des hauts fonctionnaires français. Cela implique de renforcer la mixité sociale, d’ouvrir l’enseignement à la recherche, à l’international, de proposer plus d’expériences de terrain et de dynamiser la vie professionnelle des futurs agents en établissant des passerelles entre le public, le privé et le monde associatif.
 
Emmanuel Macron a confirmé, lors de sa conférence de presse du 25 avril, son intention de « supprimer, entre autres, l’ENA ». L’Ecole nationale d’administration à longtemps représenté pour beaucoup une certaine main-mise des élites sur le fonctionnement de l’Etat. Nous avons demandé à Frédéric Mion, ancien élève de l’ENS, major de l’ENA (promotion Schœlcher) conseiller d’Etat et sucesseur de Richard Descoings à la tête de Sciences-Po, quelle était sa position.
 
Lors de sa conférence de presse du 25 avril, Emmanuel Macron a annoncé qu’il voulait supprimer l’ENA. Etes-vous favorable à cette réforme ?
 
Au-delà de la dimension symbolique de cette proposition, c’est toute une filière qu’il faut rebâtir pour promouvoir une nouvelle génération de serviteurs de l’Etat qui ressemble à la société française du XXIe siècle. J’observe que le président de la République a surtout défini trois axes fondamentaux de réforme, auxquels je souscris. Il s’agit de repenser le recrutement, la formation et la carrière des hauts fonctionnaires français. Cela implique de renforcer la mixité sociale, d’ouvrir l’enseignement à la recherche, à l’international, de proposer plus d’expériences de terrain et de dynamiser la vie professionnelle des futurs agents en établissant des passerelles entre le public, le privé et le monde associatif.
 
Emmanuel Macron a parlé de mettre fin aux « grands corps », que faut-il entendre par là ?
 
Le Conseil d’Etat, la Cour des Comptes ou l’Inspection des Finances restent indispensables à la bonne marche de l’Etat. La question est plutôt celle des bénéfices qu’on tire d’une bonne place obtenue dans un classement de sortie à 25 ou 28 ans : elle ne saurait exonérer les jeunes hauts fonctionnaires du devoir de faire leurs preuves à chaque étape de leur parcours.
 
Une haute fonction publique méritocratique, efficace et moderne, c’était précisément le projet de l’ENA à sa fondation, en 1945…
 
En effet. L’ENA a rendu un service éminent au pays en fournissant des cadres capables d’assurer sa reconstruction et son développement pendant les Trente Glorieuses. Elle a été une réponse très pertinente à une situation historique donnée, mettant fin notamment aux pratiques népotiques de recrutement observées avant la guerre et fournissant des diplômés de qualité à une sphère publique en expansion. La situation actuelle appelle des réponses nouvelles, qui tiennent compte tout à la fois des inégalités croissantes en matière d’accès à l’enseignement supérieur, des défis auxquels la sphère publique est aujourd’hui confrontée et des attentes des citoyens à l’égard des agents publics. Les catégories sociales les plus modestes et les femmes sont aujourd’hui insuffisamment représentées dans la haute fonction publique.
 
Comment sortir de cet entre-soi ? L’exemple de Sciences-Po, qui a ouvert son recrutement aux lycéens issus des quartiers difficiles, peut-il servir de modèle ?
 
La réforme lancée en 2001 par Richard Descoings visait à déjouer l’hypocrisie d’une conception étroite de l’égalité : quand les inégalités sont trop criantes entre les élèves des « bons » lycées et ceux des établissements moins favorisés, les assujettir à une unique procédure de sélection est une négation du principe d’égalité. Pour combattre des situations sociales de départ trop inégalitaires, nous avons signé des conventions éducation prioritaire (CEP) avec des établissements défavorisés et aménagé une voie d’accès spécifique à leurs élèves à fort potentiel ayant suivi des ateliers de préparation. Chaque année, nous accueillons de 150 à 160 étudiants issus de 106 lycées conventionnés. Cela représente près de 2 000 jeunes diplômés en dix-huit ans.
 
Quel bilan tirez-vous de cette expérience ?
 
C’est un succès ! Au départ, l’initiative avait suscité une vive contestation de la part des étudiants ou des anciens, qui redoutaient que le niveau ne baisse. Rien de tel ne s’est produit. Au contraire, les élèves issus des CEP sont parfaitement intégrés et décrochent les mêmes diplômes, les mêmes emplois et les mêmes salaires que tous les autres. L’impact est aussi très positif dans les établissements partenaires : admis ou non à Sciences-Po, les lycéens qui s’inscrivent dans ces conventions prennent confiance dans leurs capacités et peuvent entreprendre plus facilement des études supérieures.
 
A l’échelle de Sciences-Po, cette procédure a contribué à faire bondir le nombre d’étudiants boursiers, qui représentent aujourd’hui près de 30 % d’une promotion. Et cette politique accroît la mixité des lycées, qui deviennent plus attractifs, à tel point que des familles aisées y inscrivent leurs enfants afin de bénéficier de la préparation à Sciences-Po… Forts de cette expérience, nous voulons aller plus loin encore et renforcer les critères de mixité sociale dans notre nouvelle procédure d’admission en première année qui accompagnera la réforme du bac en 2021.
 
Une fois qu’ils sont admis à Sciences-Po, toutes les différences entre les étudiants issus des lycées conventionnés et les autres sont-elles effacées ?
 
Il est une différence qui subsiste : les élèves venus des lycées conventionnés sont moins enclins que les autres à se présenter aux concours administratifs. Issus de milieux modestes, ils ont peut-être besoin de s’insérer plus vite dans la vie professionnelle. Le temps de la préparation des concours et les aléas de la sélection peuvent conduire à de nouvelles formes d’autocensure.
 
Quelle part Sciences-Po peut-il prendre dans la réforme de la haute fonction publique voulue par le gouvernement ?
 
Nous pouvons apporter à la réflexion notre expérience en termes d’élargissement des viviers de recrutement. En matière de proximité avec les « territoires », nos deux premières années de formation sont dispensées dans sept campus répartis dans toute la France : Dijon, Le Havre, Menton, Nancy, Poitiers, Reims et Paris. Et en matière d’ouverture internationale, tous nos étudiants effectuent leur troisième année de scolarité à l’étranger, et la moitié d’entre eux ont un passeport autre que français. Je crois aussi que nous pouvons apporter un éclairage sur le contenu même de la formation : je pense à l’engagement de nos étudiants dans des activités d’intérêt général sur le terrain (notamment au travers du parcours civique de trois ans qu’effectuent tous nos élèves de premier cycle) et un apprentissage qui met en relation les recherches réalisées par notre communauté scientifique et les travaux appliqués menés au plus près des besoins de nos concitoyens. C’est cela qui inspire notre Ecole d’Affaires publiques mais aussi nos autres écoles de deuxième cycle, qui ont en partage l’horizon du bien commun.
 
Etes-vous optimiste au sujet de la future réforme de l’ENA et de la haute fonction publique ?
 
Oui, car je crois qu’elle correspond aux aspirations de toute une génération qui souhaite s’engager au service de la collectivité. Nos étudiants sont très attentifs aux grandes mutations du monde : la transition écologique, la révolution numérique, la lutte contre les inégalités. Ils ne cherchent pas le confort d’un parcours linéaire, mais veulent concrétiser leur désir d’engagement au travers d’expériences variées entre le public, le privé et le monde associatif ou les ONG. A nous de leur mettre les cartes en mains pour qu’ils puissent être acteurs du changement !

Sylvain Courage

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