Sciences Po: «Une réforme majeure, visionnaire et tournée vers l’excellence»

01/07/2019 | 12:00 Sciences Po médias  
TRIBUNE - Professeur affilié à Sciences Po, l’essayiste Mathieu Laine défend la mesure proposée par son directeur Frédéric Mion, dans laquelle il voit non pas une suppression du concours mais sa réinvention.

Quand j’ai appris il y a quelques mois que Sciences Po allait supprimer les épreuves écrites dans les procédures d’admission, j’ai, comme beaucoup, sursauté. Réagissant de la même manière que nombre d’anciens depuis que cette réforme a été rendue publique, j’y ai vu la fin d’un mythe, le recul de la sélection républicaine et un pas franchi vers la dilution de nos valeurs essentielles. Il n’en est pourtant rien. Bien au contraire.

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Ayant la chance d’enseigner à Sciences Po, je m’étais d’ailleurs immédiatement repris, sans pour autant cacher ma réaction. Car je sais l’attachement viscéral de celle-ci pour ces piliers inébranlables de notre modèle éducatif. Il n’était pas possible qu’une école que j’ai tant vue défendre l’excellence et qui est devenue cette année la troisième université mondiale en sciences politiques et relations internationales au classement QS, derrière Harvard et Oxford et devant la London School of Economics, Stanford et Princeton, renie ainsi ce qu’elle n’a de cesse de porter. Je me méfiais aussi, dans une démarche exigeant de lutter contre soi-même, de mes propres biais: remettre en cause des rituels qui ont tant marqué notre jeunesse provoque immédiatement en soi un réflexe de conservation. La nostalgie s’unit au temps qui passe pour idéaliser le passé et regarder en coin ceux qui osent l’écorner.

Sciences Po se devait de redevenir accessible aux meilleurs élèves, quelles que soient leurs origines sociales et territoriales

À y regarder de plus près, cette réforme n’est pas seulement bienvenue. Elle est majeure, visionnaire et entièrement tournée vers l’excellence, la plaçant dans une filiation directe avec le fondateur de l’École libre des Sciences Politiques, Émile Boutmy.

En ces temps de défiance et de démagogie, son directeur, Frédéric Mion, n’a jamais renié la nécessité d’avoir une élite. Son rôle, son devoir même, c’est en revanche que nos futures élites soient toujours plus éclairées par ce que le monde académique produit de meilleur ; qu’elles s’exercent toujours plus à l’esprit critique, donnant naissance il y a deux ans aux cours d’humanité qui m’ont valu de créer un enseignement invitant les étudiants à «Penser la liberté au XXIe siècle» ; qu’elles comprennent le nouveau monde à l’aune des expériences de terrain, en France et à l’étranger ; et qu’elles ne soient pas, comme elles commençaient à un peu trop le devenir, le produit d’un renouvellement endogame. Sciences Po se devait de redevenir accessible aux meilleurs élèves, quelles que soient leurs origines sociales et territoriales.

La réinvention du concours d’entrée
C’est dans cet esprit qu’a été décidée, en intelligence collective avec tous ceux qui font la richesse de Sciences Po et en observant les pratiques internationales d’excellence, non pas «la suppression du concours d’entrée», comme on l’a lu dans des analyses paresseuses, mais sa réinvention. L’écrit, en réalité, ne disparaît pas mais se renforce. L’école regardera, avec son œil très expérimenté, les dossiers de candidature de chacun, qui contiendront un «profil» à remplir sur soi et un «essai» à rédiger, ainsi que le contrôle continu sur trois ans au lycée, et notamment les cinq épreuves écrites du nouveau baccalauréat tel que repensé par Jean-Michel Blanquer, qu’on ne peut sérieusement taxer d’égalitarisme.

Quant à l’accusation de discrimination positive, elle cherche à créer volontairement la confusion, sans doute pour tenter de réveiller, notamment à droite, un petit commerce politicien

On notera qu’aujourd’hui, déjà plus de la moitié des étudiants qui rentrent à Sciences Po ne sont pas soumis aux épreuves écrites traditionnelles et que, pour ceux qui les passent, elles sont quasi exclusivement corrélées à d’excellentes notes à l’écrit du bac. À Sciences Po, 97 % des élèves ont une mention «bien» ou «très bien». Surtout, pour rentrer à Harvard, à la London School of Economics ou à l’École polytechnique fédérale de Lausanne, il n’y a pas non plus d’épreuves écrites telles que nous les pratiquons aujourd’hui. Et cela n’a affecté en rien, sauf preuve du contraire, l’excellence absolue de ces phares mondiaux de la formation et de la transmission.

Quant à l’accusation de discrimination positive, elle cherche à créer volontairement la confusion, sans doute pour tenter de réveiller, notamment à droite, un petit commerce politicien de plus en plus sanctionné par les électeurs. Il n’est pourtant nullement question, dans cette réforme, de ces pratiques effectivement contestables qui assignent le discriminé à un groupe ethnique, culturel ou religieux et le favorise à raison de son appartenance à ce groupe.

En revanche, Sciences Po ambitionne à raison d’attirer à elle jusqu’aux élèves talentueux (l’adjectif est important) qui ne se sentent pas «autorisés à tenter Sciences Po». C’est tout l’objet de l’intégration non dégradante dans Parcoursup, qui vise à supprimer l’autocensure, consciente ou non, de certains lycéens, et de la conquête des futurs élèves de qualité non seulement dans les Zones d’éducation prioritaires (ZEP) mais aussi en terres rurales ou dans les DOM-TOM. Parce que 70 % des élèves défavorisés n’étudient pas dans les ZEP, Sciences Po va doubler le nombre d’établissements partenaires pour identifier et soutenir les plus capables dès la seconde tout en s’engageant à accueillir non plus 26 mais 30 % de boursiers. Si on peut techniquement qualifier ce type de mesure de discrimination positive, on peut dès lors dire que Sciences Po a choisi la bonne, et non la mauvaise.

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Ceux qui affirment, comme le secrétaire général adjoint de LR, Julien Aubert, dans un tweet qu’«avant on entrait à Sciences Po par concours d’entrée ; demain on y rentrera sur un concours de circonstances», ont tort. Si l’on entend sauver le monde libre des multiples pièges que notre époque lui tend et si l’on souhaite réellement lutter contre l’accroissement des inégalités, l’école et la formation supérieure doivent devenir notre priorité absolue. En portant haut ces valeurs, cette réforme va définitivement marquer non seulement l’école mais aussi la manière dont nous devrons penser, à l’avenir, l’émancipation des femmes et des hommes de notre temps.

* Mathieu Laine est entrepreneur et professeur affilié à Sciences Po. Il vient de publier «Il faut sauver le monde libre» chez Plon.

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